Rétroviseur (9) : Roberto Juarroz

26 août 2013 Commentaires fermés sur Rétroviseur (9) : Roberto Juarroz

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Visage contre visage,
pierre contre pierre,
pour que le temps ne pourrisse pas
et garde sa forme de ruban de couleurs.

Temps contre temps,
patience contre patience,
jusqu’à ce que la pierre prenne le dessin du visage
et le visage la chair de la pierre.

Courant du regard qui ne change pas
s’il regarde ou ne regarde pas,
de la main identique lorsqu’elle prend ou lorsqu’elle donne,
du cœur analogue pour demeurer ou s’en aller.

Peau contre peau,
monde contre monde,
terre contre la terre,
et même ciel contre le ciel,
fille d’antiques fils,
drapeau pour le vent qu’elle-même engendra.

Entre le soleil et le maïs,
entre la pluie et la mort,
oiseau contre oiseau,
lumière contre lumière,
fleur contre fleur,
secret de cuivre amalgamé
avec un métal qui respire,
sorcellerie d’une fumée qui descend
pour décompter les siècles.

Soif contre soif,
Verre pour boire le verre
et répandre le monde.

Roberto Juarroz
Poésie vertivale IV
Traduction de Fernand Verhesen
52 pages
Parution : juin 1972

Chaque lundi de l’été, un poème tiré du fonds du Cormier.

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Rétroviseur (8) : Georges Thinès

19 août 2013 Commentaires fermés sur Rétroviseur (8) : Georges Thinès

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INTRUS DANS LA MAISON DÉSERTE

C’est me perdre ou me trouver            dit
Mon double encore naïf au corridor
Où meurt un faible écho de sa voix
Est-ce le corps élégant ou le mur
Qui me répond ou la chute des plâtras
Mimant devant mes pas des dartres
Plus douces qu’une enfance de pétales
Sans âge est l’abandon sans dernier jour
La longue occupation d’impénétrables séjours
Sans date         l’ultime geste de l’élégante
En hasard d’effigie sur le mur effondré

Georges Thinès
L’Exil imprononcé
81 pages
Parution : juin 1999

Chaque lundi de l’été, un poème tiré du fonds du Cormier.

Rétroviseur (7) : Laura Cerrato

12 août 2013 Commentaires fermés sur Rétroviseur (7) : Laura Cerrato

alterites

Le ciel me renvoie des feuilles d’arbres
qui apprirent à se taire.

Il y a un tremblement d’aile
dans la lumière qui s’est elle-même oubliée.

Dehors les fleurs nous enviaient
parce que les lèvres fermées
sont les pétales d’une chanson.

Ainsi peut-être suivrai-je une ligne endormie
les pieds à vide
pour toucher certain azur
qui me pèse sur les yeux.

Laura Cerrato
Altérités
Traduction de Fernand Verhesen
35 pages
Parution : avril 1986

Chaque lundi de l’été, un poème tiré du fonds du Cormier.

Rétroviseur (6) : Cesar Vallejo

5 août 2013 Commentaires fermés sur Rétroviseur (6) : Cesar Vallejo

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ROSE BLANCHE

Je me sens bien. Maintenant
un gel stoïque
scintille en moi.
Je ris de la corde
rouge
qui grince en mon corps.

Corde sans fin,
comme une
volute
descendante
de
mal…
corde sanguine et maladroite
formée de
mille dagues dressées.

Que j’aille ainsi, tressant
ses écheveaux de crêpe ;
et que j’attache le chat tremblant
de la Peur au nid glacé,
à la dernière flambée.

Moi maintenant je suis serein,
dans la lumière.
Et dans mon Pacifique miaule
un cercueil naufragé.

Cesar Vallejo
Poèmes
Traduction de Fernand Verhesen
42 pages
Parution : juin 1981

Chaque lundi de l’été, un poème tiré du fonds du Cormier.

Rétroviseur (5) : Roger Goossens

29 juillet 2013 Commentaires fermés sur Rétroviseur (5) : Roger Goossens

goossens

LE FANTÔME

Et moi aussi, mes frères, j’ai longtemps vécu dans cette ville qui se couche entre deux collines.
C’était au temps où l’herbe était verte, le sang rouge et les yeux des femmes de toutes les couleurs.
C’était le temps où tous les bruits du monde tenaient dans le creux d’une oreille,
et il y avait un bruit, et il y avait une couleur pour chaque heure du ciel et pour chaque saison de la terre,
et jamais deux fleurs n’étaient pareilles dans le grand kaléidoscope des jours.
Il y avait des hivers gris qui n’étaient qu’un petit souffle dans les buissons dénudés,
il y avait des étés bleus qui n’étaient qu’un galop de cheval sur la pierre.
C’était le temps de toutes les merveilles : flamme, soleil, amour et parole.

Et moi aussi, mes frères, j’aime d’un grand amour cette ville où nous sommes nés.
Et comme le roseau sec balancé au vent de l’automne
je gémis sans voix sur sa splendeur éteinte, et je pleure ses soleils couchés.
Ses rues sont éternellement désertes et ses places silencieuses,
plus un pas ne résonne sur ses dalles, plus un rire de femme ne brille à ses fenêtres.
Ses marchés sont sans tapage et ses façades sans oriflamme,
je ne vois plus d’étincelles dans l’échoppe du forgeron,
et la cathédrale est engloutie sous les longs champs de neige du silence.

Et je glisse lentement dans le silence bleu d’une nuit éternelle,
je glisse sur les routes, je glisse sur les toits, sur les plaines et sur les mers,
et chaque fois que m’en laissent le temps mes occupations qui ne sont plus de ce monde,
je reviens visiter longuement, sans un sourire et sans une plainte,
la cité désolée et muette où fleurissaient mes amours.
On dit qu’il y a des nuits plus tristes que celle qui fait mon séjour :
je ne suis plus que l’ombre d’un nuage, et les rayons blancs me promènent
tout au long des trottoirs vides du grand chemin de la lune.

19 décembre 1950

Roger Goossens
Magie familière
119 pages
Parution : avril 1983

Chaque lundi de l’été, un poème tiré du fonds du Cormier.

Rétroviseur (4) : Claire Lejeune

22 juillet 2013 Commentaires fermés sur Rétroviseur (4) : Claire Lejeune

pourpre

Mes yeux
comme des bêtes d’eau crevées
sur les plages de midi

je les ai vus
se révulser vers la source des larmes
je les ai vus
descendre vers des mirages d’âme

on y va chercher l’eau
c’est le feu qu’on y trouve

Claire Lejeune
Le Pourpre
57 pages
Parution : avril 1966

Chaque lundi de l’été, un poème tiré du fonds du Cormier.

Rétroviseur (3) : Hubert Juin

15 juillet 2013 Commentaires fermés sur Rétroviseur (3) : Hubert Juin

mafenaison

La tendresse de la mer c’était la peau
nous ne l’avions jamais vue ni ses ourlets
de littérature ni son corsage épinglé de
mouettes et de grands oiseaux pétris de
givre

Il restait la prairie de nos mouchoirs perdus
jetés comme des ailes après la fenaison Au loin
une ligne bleue c’était la flèche du canal L’
or rouillé du jour et personne n’y prenait
garde

Cachot peut-être de notre vie buissonnière
avec les seins dressés des majuscules et le
regain politique de nos dégoûts — plus tard —
dans l’exil gaîné de varech.

Hubert Juin
Ma fenaison
37 pages
Parution : juin 1977

Chaque lundi de l’été, un poème tiré du fonds du Cormier.

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