Rétroviseur (5) : Roger Goossens

29 juillet 2013 Commentaires fermés sur Rétroviseur (5) : Roger Goossens

goossens

LE FANTÔME

Et moi aussi, mes frères, j’ai longtemps vécu dans cette ville qui se couche entre deux collines.
C’était au temps où l’herbe était verte, le sang rouge et les yeux des femmes de toutes les couleurs.
C’était le temps où tous les bruits du monde tenaient dans le creux d’une oreille,
et il y avait un bruit, et il y avait une couleur pour chaque heure du ciel et pour chaque saison de la terre,
et jamais deux fleurs n’étaient pareilles dans le grand kaléidoscope des jours.
Il y avait des hivers gris qui n’étaient qu’un petit souffle dans les buissons dénudés,
il y avait des étés bleus qui n’étaient qu’un galop de cheval sur la pierre.
C’était le temps de toutes les merveilles : flamme, soleil, amour et parole.

Et moi aussi, mes frères, j’aime d’un grand amour cette ville où nous sommes nés.
Et comme le roseau sec balancé au vent de l’automne
je gémis sans voix sur sa splendeur éteinte, et je pleure ses soleils couchés.
Ses rues sont éternellement désertes et ses places silencieuses,
plus un pas ne résonne sur ses dalles, plus un rire de femme ne brille à ses fenêtres.
Ses marchés sont sans tapage et ses façades sans oriflamme,
je ne vois plus d’étincelles dans l’échoppe du forgeron,
et la cathédrale est engloutie sous les longs champs de neige du silence.

Et je glisse lentement dans le silence bleu d’une nuit éternelle,
je glisse sur les routes, je glisse sur les toits, sur les plaines et sur les mers,
et chaque fois que m’en laissent le temps mes occupations qui ne sont plus de ce monde,
je reviens visiter longuement, sans un sourire et sans une plainte,
la cité désolée et muette où fleurissaient mes amours.
On dit qu’il y a des nuits plus tristes que celle qui fait mon séjour :
je ne suis plus que l’ombre d’un nuage, et les rayons blancs me promènent
tout au long des trottoirs vides du grand chemin de la lune.

19 décembre 1950

Roger Goossens
Magie familière
119 pages
Parution : avril 1983

Chaque lundi de l’été, un poème tiré du fonds du Cormier.

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